L’information scientifique, les faits établis, devraient fonder la prise de décision. Pourtant, miser sur la seule diffusion de ces informations et faits ne suffit pas à entraîner des changements individuels et collectifs. Comprendre les facteurs qui interviennent pour adapter les modes de diffusion et enfin aboutir à des actes : tel est l'objet des connaissances et travaux présentés.

De nombreux freins, entre facteurs humains, sociétaux et pratiques médiatiques inefficaces 

L’influence des biais cognitifs

Nos attitudes, nos choix, ne sont pas les conséquences d’arbitrages rationnels simplement issus de connaissances factuelles, acquises et utilisées. Nos comportements sont le fruit d’une multitude de biais cognitifs.
Ces mécanismes inconscients affectent la façon dont notre cerveau sélectionne et traite les informations reçues. Leur influence varie en fonction de nos personnalités, éducations, vécus et autres facteurs individuels ou socio-culturels.

Leur étude fait l’objet de nombreux travaux en sciences cognitives. Près de 200 biais ont été théorisés et catégorisés de différentes façons, selon les domaines auxquels ils se rapportent. À titre d'exemples et de manière non-exhaustive :

  • biais de jugement : le statu quo, ou résistance au changement, est la tendance à privilégier le maintien des situations actuelles par peur des risques associés aux changements,
  • biais de mémoire : l’effet de récence, est défini comme la tendance des individus à donner plus de poids aux dernières informations auxquelles ils ont été confrontés,
  • biais de personnalité : la conformité, ou désir de consensus, est une inclinaison à s'aligner sur les décisions prises par un groupe, même si elles ne correspondent pas à nos opinions personnelles,
  • biais de raisonnement : le biais de confirmation, qui entraîne à favoriser, rechercher et interpréter les informations de manière à confirmer nos croyances ou hypothèses préexistantes

Appliquées à la question de la diffusion d’informations, de nombreuses études viennent illustrer les conséquences de ces biais cognitifs et les raisons de l’insuffisance du seul partage de connaissances à susciter des changements comportementaux. Pour beaucoup relatives au climat, les résultats de ces études n'en restent pas moins transposables dans une bonne mesure aux enjeux biodiversité.

Les limites des pratiques actuelles de médiatisation des connaissances

L'analyse de 50 000 publications scientifiques sur le changement climatique, menée par des chercheurs de l’Université de Lausanne (Perga et al, 2023), aboutit à cette conclusion : la couverture médiatique de la recherche sur le changement climatique ne provoque pas l’envie d’agir
Elle appuie sur plusieurs éléments listés ci-dessous, dont des freins identifiés.

  • La majorité des recherches relayées par les médias sont issues des sciences naturelles et se focalisent sur des projections climatiques de large ampleur, qui se produiront dans le futur : ce type de narration ne permettrait pas d’activer des comportements pro-environnementaux chez les lecteurs et pourrait même, à l’inverse, provoquer le déni et l’évitement.
  • Les menaces de grande ampleur susciteraient la peur, qui ne peut entraîner un changement de comportement chez les individus et les groupes, (qu’) à condition que le problème présenté soit accompagné de solutions.
  • Face à des articles purement descriptifs, le public aura tendance à occulter le problème, rechercher de l’information moins anxiogène et s’entourer de réseaux qui lui présentent une réalité plus sereine.

Ces travaux pointent des pistes pour engager la société dans des processus d’action : le traitement des sujets environnementaux de manière transversale et axée sur les solutions serait utile (…) [comme] montrer que le changement climatique a des conséquences directes sur nos modes de vie, notre environnement immédiat ou nos finances, par exemple.

Le poids d’un contexte de défiance

La remise en cause de la parole scientifique, les progrès de la mésinformation/désinformation, des croyances irrationnelles, des discours conspirationnistes, semblent également nuire à l'utilité de la diffusion de connaissances. Certes, la multiplication de données, l’observation individuelle de ses conséquences et les preuves du rôle de l’activité humaine rendent la négation du changement climatique de plus en plus complexe. Mais en réponse, les tactiques de contradiction deviennent plus élaborées.

Un rapport du Center for Countering Digital Hate de 2024 (en anglais) note ainsi que, depuis 5 ans environ, le seul déni a été remplacé, chez certains négateurs par l’adoption d’une posture active de diffusion d’un « contre discours ». Niant la responsabilité de l’action humaine, ou présentant le réchauffement climatique comme sans danger, sans conséquences, voire en tant que source de bénéfices, ce discours mêle notamment :

  • remise en cause de la fiabilité des données,
  • diffusion de communications pseudo-scientifiques ou de « voix scientifiques discordantes », tirant des conclusions différentes des données.

Ce rapport précise comment la « dénégation » (denial) s’est ainsi muée en « 5D » : deflection (déviation), delay (délai), division (division),  despair (désespoir), doomism (catastrophisme).

Le "triangle de l’inaction" : le schéma de l’immobilisme face au changement climatique

Le « triangle de l’inaction » a été conceptualisé et formalisé par Pierre Peyretou, spécialiste de l’économie bas-carbone et professeur affilié à l’École supérieure de commerce de Paris (ESCP). Il met en lumière les mécanismes psychologiques et systémiques qui conduisent à l’immobilisme des citoyens, des entreprises et des pouvoirs publics, en matière de lutte contre le changement climatique.

À chaque pointe du triangle figure un acteur, et sur les côtés les raisons pour lesquelles chacun considère que c’est aux deux autres d’agir. 

Déresponsabilisation ou renvoi de responsabilité, sentiment d’inefficacité de sa propre action, conflits d’intérêts ou de priorités se conjuguent et s’entretiennent mutuellement.

Le “Triangle de l’inaction” illustre une situation de blocage collectif où chacun pointe du doigt les responsabilités des autres (Pierre Peyretou, 2020)

Titre :

Graphique sur le triangle de l'inaction climatique

Introduction :

L’image présente un graphique structuré sous forme de triangle avec des annotations textuelles, des flèches et des symboles pour illustrer les différentes perceptions de la responsabilité climatique. Elle met en avant une réflexion sur l’attribution de la responsabilité dans la lutte contre le changement climatique et comment cette attribution limite l’action concrète. Le graphique se base sur des citations pour critiquer différentes positions des acteurs sociaux et politiques.

Description structurée :

Le graphique est centré autour d'un triangle rouge qui symbolise le triangle de l'inaction climatique. À l'intérieur du triangle, il est inscrit un symbole d'interdiction (un cercle barré), signifiant que la responsabilité attribuée à d'autres empêche l'action. Autour de ce triangle, il y a six citations numérotées, chacune accompagnée d'une flèche pointant vers un côté spécifique du triangle. Ces citations représentent différentes perspectives sur la responsabilité climatique et les raisons pour lesquelles les actions ne sont pas prises.

  1. En haut du triangle (1) :
    Citation : "Les industriels, les lobbys ont le pouvoir d'action et ils freinent au maximum les initiatives écologiques."
    Une flèche pointe vers le sommet du triangle, symbolisant ici la responsabilité attribuée aux industriels et aux lobbys.
  2. Côté droit du triangle (2) :
    Citation : "C'est au consommateur de faire les choix, nous fournissons ce qu'il demande."
    Une flèche part du côté droit, indiquant que la responsabilité est souvent mise sur les consommateurs, qui auraient la possibilité de changer leurs comportements.
  3. Côté bas du triangle (3) :
    Citation : "C'est à l'État de fixer les nouvelles règles : si notre entreprise bouge avant nos concurrents, nous perdrons de l'argent."
    Une flèche pointe vers le bas du triangle, mettant en évidence la responsabilité attribuée à l’État et aux nouvelles régulations économiques.
  4. Côté bas gauche du triangle (4) :
    Citation : "Les vraies ressources sont aux mains des entreprises, l'État n'a pas les moyens de tout faire."
    Une flèche part du côté gauche, soulignant que les entreprises détiennent les ressources nécessaires et que l’État aurait un rôle limité dans l’action climatique.
  5. Côté gauche du triangle (5) :
    Citation : "On a les politiques que l'on mérite : c’est d’abord aux citoyens de voter pour les politiques qu’ils désirent."
    Une flèche pointe vers la gauche du triangle, abordant la responsabilité des citoyens dans le choix des politiques à travers leurs votes.
  6. En haut à gauche du triangle (6) :
    Citation : "Les politiques défendent peu l’intérêt général, ils sont souvent là pour leur intérêt personnel."
    Une flèche pointe vers le sommet gauche, critiquant l'engagement des politiques dans l’action climatique, perçu comme insuffisant et souvent motivé par des intérêts personnels.

Phrase de synthèse :

Ce graphique illustre les différentes perceptions des responsabilités en matière de climat et met en évidence l'inaction résultant de l'attribution de cette responsabilité à différents acteurs (industriels, consommateurs, entreprises, État, citoyens, politiques).

La nécessité de convoquer d’autres logiques d’action

S’appuyant sur les biais cognitifs et leur influence sur nos perceptions ou nos décisions, les sciences comportementales nous enseignent que d’autres logiques d’action doivent être mobilisées, afin d’entraîner une modification de comportements, en complément de la diffusion de connaissances. Au-delà de l’ambition de persuasion ou de « prise de conscience » de la logique argumentative, ces logiques axées sur l’incitation à l’action sont notamment :

  • la logique d’autorité : légiférer, incarner, diffuser et faire appliquer la norme,
  • des logiques engageantes : communication engageante, nudges, etc.

L’exemple et les apports de la théorie de l’engagement : viser un premier petit geste

Selon la théorie de l’engagement, nos comportements ne sont dictés ni par notre personnalité, ni nos valeurs, mais par les situations qui nous entourent. Nos (changements d’) attitudes sont ainsi conséquences de nos actions et non l’inverse. Au-delà de la sensibilisation et de la diffusion de connaissances pour susciter la « prise de conscience », le principe est de créer un contexte favorable à l'action des individus ciblés afin d'encourager de nouveaux comportements.

Ces derniers étant généralement coûteux financièrement, en temps ou en énergie à fournir, la communication engageante propose de s’appuyer sur l’obtention d’actes préparatoires : des actions simples, allant dans le sens du changement plus profond visé. 

La même logique sous-tend le recours aux nudges, une méthode d’incitation, souvent visuelle, à l’adoption de certains comportements ou choix.

Des "poissons gloutons" installés sur les plages de l'Hérault, comme ici à Agde, encouragent les publics à récolter les déchets et les jeter dans cette oeuvre d'art évolutive (source : ville-agde.fr).

Leviers d’adhésion et de changement : éléments de réflexion

Comment créer un « contexte favorable » à l’action ? Quels leviers psychologiques, comportementaux ou thématiques activer pour susciter de l’adhésion ou concevoir les « actes préparatoires » recommandés en communication engageante ? 

Parmi les leviers les plus régulièrement commentés, le recours aux émotions tient une place primordiale et transversale, semblant devoir largement infuser la manière d’activer les autres leviers. Par ailleurs, bon nombre de publications scientifiques, de travaux de communicants ou de guides rédigés par des professionnels de l’éducation citoyenne fourmillent de recommandations : de la démonstration de la possibilité de l’action souhaitée, à celle de ses bénéfices pour qui s’engage, en passant par la preuve que « d’autres agissent »… Certaines thématiques ou composantes de nos modes de vie semblent également revêtir un important potentiel mobilisateur.

Dans le cadre du projet Life Biodiv’France, des travaux sont coordonnés par l'Office français de la biodiversité (OFB) et viendront compléter les éléments ci-dessous.

Le recours aux émotions

Si nos décisions et nos actions ne sont pas simplement dictées par la raison, le recours aux émotions serait-il un levier efficace de changement des comportements ?

L’hypothèse fait consensus et elle est mise en avant par l’IPBES (rapport 2024). En effet, parmi les six grandes catégories d’« approches » identifiées par le groupe d’experts afin de promouvoir et accélérer des changements transformateurs durables, les démarches visant une transformation interne s’appuient largement sur les émotions. 
Cette transformation est entendue comme l’évolution des valeurs personnelles, des croyances et de la vision du monde, ainsi que la reconnaissance des relations intra et intergénérationnelles, humaines et non-humaines.

Les travaux du projet « relations humains non-humains » conduits à l’OFB depuis 2022 illustrent le bien-fondé de cette approche, et l'importance des rapports et expériences sensibles.

Animation sur le Chardonneret élégant lors de la fête de la Nature, Parc de l'Île St-Denis en 2024 (Céline Lecomte, OFB)

De la même manière, l’Ademe relève que les récits portés par la culture populaire puisent leur pouvoir d’influence sur nos imaginaires et nos comportements sociaux, dans leur capacité à activer nos émotions (Des récits et des actes,2022). 
L’agence appelle à l’émergence de récits "encapacitants" : capables à la fois de sensibiliser le public, de donner des ressources et des clés de compréhension des grands enjeux actuels, tout en l’affectant émotionnellement et en semant l’envie d’agir.

Normes sociales, acceptabilité, sens et faisabilité : des pistes de leviers psychologiques ou comportementaux

Nos comportements sont fortement influencés par la perception de ce que font les autres. Les individus semblent adopter plus facilement des pratiques vertueuses lorsqu’ils voient leur entourage, leurs pairs ou des figures de référence s’engager.

Cette approche ouvre autant de pistes de leviers à même de contribuer au passage à l’action des citoyens :

  • montrer que l’action est socialement partagée et faisable,
  • activer un sentiment de communauté,
  • faciliter l’accès aux pratiques encouragées,
  • donner de la visibilité aux comportements souhaités et à leur efficacité...

Santé, alimentation, (re)connexion à la nature : potentiels leviers thématiques ?

Cette approche met en lumière les actions en faveur de la biodiversité en tant que sources d’opportunités et gains de qualité de vie. Ainsi, la mise en avant des bénéfices concrets en matière de santé, de bien-être ou de confort, pourrait renforcer la désirabilité des comportements positifs pour l'environnement.

Favoriser les expériences sensorielles et affectives à la nature résonne comme un autre levier puissant d’engagement. 

Aller plus loin